Il y a des hommes dont la présence emplit une salle tout entière. Pas parce qu’ils élèvent la voix, mais parce qu’ils portent avec eux quelque chose de rare : cette chaleur franche, sans calcul, qui fait que l’on se sent immédiatement chez soi à leurs côtés. Jérôme Hennebelle était de ceux-là. Ce matin, la Flandre a perdu l’un de ses enfants les plus fidèles, et nous avons perdu un ami.
La stature d’un terroir
Jérôme était grand. Grand de corps, grand de gueule, grand de cœur. Un colosse taillé dans l’étoffe de la plaine flamande — robuste, sans fioritures, mais d’une générosité à faire honte aux petits temps. À le voir débarquer au France Bière Challenge à Lens, le sourire large comme l’horizon du plat pays, on comprenait aussitôt que la fête venait de commencer pour de bon.
Il avait la gouaille de ceux qui ont appris la vie dans les estaminets, entre deux verres de saison et une assiette de fromage fort. Sa voix portait loin, son rire plus encore. Il n’avait pas besoin de chercher ses mots : ils lui venaient naturellement, savoureux et directs, avec ce léger accent du Nord qui donne à la langue française ses lettres de noblesse populaire.
L’homme de la belle mousse des frites, des boulettes et des vérités premières
La bière, pour Jérôme, n’était pas une boisson. C’était une philosophie. Une façon d’être au monde, d’accueillir l’autre, de célébrer l’ordinaire avec la même dévotion qu’un rituel ancien. Il connaissait ses triples et ses saisons, ses ambrées et ses blanches, avec la précision d’un érudit et la passion d’un amoureux. Mais surtout, il savait les partager.
Jérôme défendait la gastronomie flamande avec la même ardeur qu’un troubadour ses chansons. Les frites dorées à point, les boulettes de crevettes grises, le waterzoï fumant, le potjevleesch tremblant dans sa gelée — il portait ces plats comme des étendards, avec une fierté jamais teintée de mépris pour qui n’en connaissait pas encore les vertus.
Il avait le don rare de faire comprendre à ses interlocuteurs que la cuisine populaire est une haute cuisine — qu’il faut de l’amour, de la mémoire, et du bon sens pour frire une pomme de terre comme il se doit, ou pour rouler une boulette de crevettes avec ce geste précis que les grand-mères transmettent en silence. Autour d’une table, avec lui, manger devenait un acte de culture.
Ce que les concours nous ont donné
Le France Bière Challenge nous a offert quelque chose d’inestimable : la possibilité de côtoyer Jérôme Hennebelle. Il y était dans son élément — arbitre passionné, dégustateur exigeant, mais avant tout compagnon de table incomparable. Sa présence transformait ces moments en quelque chose qui dépassait le simple jugement des malts et des houblons.
On s’installait à ses côtés et le reste venait naturellement : les anecdotes fusaient, les verres se remplissaient. Il avait cette capacité extraordinaire de mettre tout le monde à l’aise, du débutant timide au connaisseur chevronné, sans jamais qu’on sente la différence. Avec Jérôme, il n’y avait pas de hiérarchie — il y avait une tablée.
Aujourd’hui, quelque chose manque dans l’air de la Flandre. Une voix qui portait, un rire qui réchauffait, deux grandes mains toujours prêtes à tendre un verre ou à taper dans le dos d’un ami. Jérôme Hennebelle nous a quittés, mais il nous laisse tout ce qu’il aimait : une belle bière à déguster lentement, une assiette généreuse à partager, et cette conviction profonde que les plaisirs simples, bien vécus ensemble, sont les seuls qui comptent vraiment. Nous trinquons à ces souvenirs Jérôme.



