Autant dire que l’annonce a fait comme un choc dans l’univers brassicole français. En effet, le groupe lyonnais Ninkasi, figure majeure de la scène bière‑burger‑musique, vient d’être placé en procédure de sauvegarde pour plusieurs de ses entités, afin de tenter de surmonter une passe financière délicate sans interrompre son activité.
Fondé et dirigé par Christophe Fargier, Ninkasi s’est imposé en un peu moins de trente ans comme l’un des pionniers de la micro‑brasserie française, en articulant son modèle autour d’un triptyque devenu sa signature : bière, burgers et musique live. Longtemps porté par une expansion soutenue et une image de marque très forte à Lyon et dans sa région, le groupe s’était lancé ces dernières années dans une montée en puissance à l’échelle nationale. Cette fuite en avant assumée en matière d’investissements a semble avoir fini par fragiliser l’équilibre financier de l’entreprise dans le contexte économique actuel.
C’est le 23 décembre que le tribunal des activités économiques de Lyon a ouvert une procédure de sauvegarde concernant quatre entités du groupe : Ninkasi Entreprises, Ninkasi Ale House, l’Immobilière de Tarare et Ninkasi Fabriques. Cette procédure, de nature préventive, est destinée aux sociétés qui rencontrent des difficultés mais ne sont pas encore en cessation de paiements ; elle gèle une partie des dettes, place l’entreprise sous la protection du tribunal et laisse la direction aux commandes, sous la surveillance d’administrateurs judiciaires. Pour les créanciers, l’enjeu est désormais l’élaboration d’un plan étalant et, potentiellement, réduisant les créances sur plusieurs années, parfois jusqu’à une décennie.
Au cœur de la tourmente, on retrouve notamment le pari industriel du site de Tarare, brasserie‑distillerie flambant neuve dans laquelle Ninkasi a investi environ 32 millions d’euros, avec l’objectif affiché de soutenir une distribution nationale de ses bières et spiritueux.
Ces engagements financiers se sont ajoutés à un calendrier de chantiers serré et à la fermeture‑relocalisation du site historique de Gerland, dont la réouverture a déjà été repoussée, pesant sur la trésorerie du groupe. La conjoncture, marquée par un ralentissement de la consommation hors domicile et un environnement concurrentiel agressif de la part des grands brasseurs, n’a fait qu’accentuer ces fragilités.
En mars denier, Ninkasi avait déjà procédé à une augmentation de capital de deux millions d’euros auprès de partenaires historiques, présentée comme un moyen de sécuriser ses ambitions d’expansion dans l’Ouest de la France, notamment à La Roche‑sur‑Yon et Rennes.
Cette injection de fonds s’avère aujourd’hui insuffisante, d’où le recours à la sauvegarde, que le groupe présente comme un outil pour “se relancer” et restructurer son endettement tout en poursuivant ses projets. La suite dépendra de la capacité de Ninkasi à renégocier son passif, à lisser ses investissements et à adapter son modèle sans renoncer à ce qui fait son identité auprès du public.
Au‑delà de la marque, les soucis de Ninkasi touchent tout un écosystème : plusieurs centaines de salariés, un réseau de bars‑restaurants ancré dans la métropole lyonnaise et au‑delà, ainsi que des partenaires locaux – fournisseurs, artistes, acteurs de la nuit – qui ont bénéficié de la visibilité et du dynamisme du groupe.
Dans une région où la culture bière s’est largement construite autour de cette enseigne, la procédure de sauvegarde est perçue à la fois comme un signal d’alerte sur la fragilité du secteur et comme une dernière chance organisée pour éviter le naufrage pur et simple.
Pour l’instant, les établissements restent ouverts et la direction mise sur ce répit judiciaire pour prouver que Ninkasi peut encore conjuguer brassage artisanal, scène musicale et restauration dans un cadre assaini.



