Les amateurs de fromages et de vins connaissent bien les petits sigles européens. Ce sont maintenant les amateurs de bière qui ont une raison de trinquer. La Commission européenne a approuvé l’enregistrement de la « Vlaams roodbruin bier », bière traditionnelle de Flandre occidentale, en tant qu’indication géographique protégée. En français, on la connaît plutôt sous le nom de Rouge des Flandres, ou Rouge flamande. 

Une bière qui sort du lot

Oubliez la blonde ou la brune classique. Cette bière de fermentation mixte se distingue par sa couleur et par sa longue maturation dans des foudres, de grands fûts de chêne verticaux. Le résultat se boit facilement : un goût typique, légèrement acidulé, un équilibre entre le sucré et l’acide que les amateurs comparent volontiers à un vin rouge fruité. 

Le bois fait aussi le travail de conservation. Les brasseurs de Flandre sont parmi les rares à vieillir encore leur bière dans des cuves en bois, et seuls les brasseurs de lambic font de même. C’est cette méthode, plus que la couleur, qui fait l’identité du style. 

Ce que dit le cahier des charges

Le texte européen fixe un cadre précis, tout en laissant de la marge aux brasseurs :
– un taux d’alcool d’au moins 3 % ;
– une maturation totale ou partielle en foudres de chêne ;
– de l’orge maltée, de la levure, des céréales ou sucres fermentescibles, de l’eau locale, du houblon, des herbes, des fruits rouges et des sucres naturels comme ingrédients autorisés;
– un houblon utilisé avec parcimonie, l’amertume s’accordant mal avec une bière légèrement acide.

Côté géographie, la bière doit être produite en Flandre occidentale, dans les arrondissements de Roulers, Tielt et Courtrai, ainsi que dans les communes de Kortemark et d’Ichtegem. Roulers, c’est la ville de Rodenbach, qui produit sa bière aigre-douce depuis près de 200 ans. 

Un dossier de longue haleine

L’histoire n’est pas toute fraîche. La demande a été déposée auprès des autorités européennes en décembre 2024, et le ministre flamand de l’Agriculture se disait alors confiant. Il avait raison : la Commission n’a reçu aucune opposition, et le règlement d’exécution a été signé le 22 septembre 2026 avant d’être publié au Journal officiel le 1er octobre. Le texte rappelle aussi que la plus ancienne description connue d’une bière rouge de la région remonte à 1851. 

L’IGP protège le nom, l’origine et le mode de fabrication. Elle rejoint plus de 3 900 indications géographiques et appellations d’origine en Europe. Pour les brasseurs, c’est un argument commercial, notamment à l’international. Pour nous, c’est surtout une bonne occasion de redécouvrir une bière trop souvent éclipsée par ses voisines belges plus médiatiques. On la sert bien fraîche, avec une carbonade flamande, un fromage affiné ou même une salade de chèvre chaud.

Quelles bières sont concernées ?

Le cahier des charges ne dresse pas de liste de marques, mais plusieurs références de Flandre occidentale correspondent clairement au style. La plus célèbre est la Rodenbach, brassée à Roulers. Sa déclinaison Grand Cru est un assemblage de bière jeune et de bière vieillie deux ans en fût de chêne. On peut aussi citer la Duchesse de Bourgogne de la brasserie Verhaeghe à Vichte, dont l’assemblage associe une bière jeune de huit mois à une bière de dix-huit mois en fûts de chêne. Autre classique, la VanderGhinste Roodbruin, de la brasserie Omer Vander Ghinste à Bellegem. S’y ajoutent la Petrus Roodbruin, de la brasserie De Brabandere à Bavikhove, et l’Ichtegem’s Oud Bruin, de la brasserie Strubbe, à Ichtegem. 

Un petit piège de vocabulaire : « oud bruin » était autrefois un terme générique pour des bières brunes légèrement acidulées. Plusieurs brasseurs ont donc changé leurs étiquettes ces dernières années pour mettre en avant le mot « roodbruin ». Si vous croisez une Oud Bruin ou une Roodbruin sur l’étagère d’un caviste, c’est probablement la même famille. 

Rappelons au passage que les bières hors zone ne peuvent évidemment pas porter l’IGP, même dans le même style. La Liefmans Goudenband est souvent citée comme un grand classique du genre, mais elle est brassée à Audenarde, en Flandre orientale, donc en dehors du périmètre.  Enfin les brasseries et les marques peuvent se conformer ou non au cahier des charges, et une brasserie peut obtenir le droit d’utiliser la mention sans que tous ses produits soient concernés.