Aberlour vient de dévoiler son tout premier whisky de 50 ans d’âge, et autant dire qu’on ne le trouvera pas au rayon alcools de notre supermarché. Cette édition ultra-rare ne compte que 20 exemplaires sur la planète, dont exactement 2 sur le territoire français. Oui, seulement deux. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin… en portant des moufles.

Un demi-siècle dans le fût

Cinquante ans de maturation, c’est long. Très long. Cinq décennies où le Maître Distillateur Graeme Cruickshank et ses prédécesseurs ont veillé au grain, sélectionnant méticuleusement les fûts, surveillant l’évaporation (la fameuse « part des anges »), priant pour qu’aucun incident ne vienne ruiner des décennies de patience.

Parce que oui, faire vieillir du whisky pendant 50 ans, c’est un pari risqué. Chaque année, une partie du précieux liquide s’évapore. Les fûts peuvent développer des défauts. Et pendant tout ce temps, votre capital dort sagement dans un chai, sans générer le moindre centime.

Le coffret : quand l’écrin vaut (presque) aussi cher que le bijou

Mais Aberlour ne s’est pas contenté de mettre son whisky dans une simple bouteille. Non, non. Chaque flacon est niché dans un coffret en chêne fait main par le designer primé John Galvin. Douze douelles de chêne assemblées comme un véritable tonneau miniature, avec un extérieur sculpté imitant l’écorce naturelle du bois. 

Et comme si ça ne suffisait pas, le tout repose sur un socle en granit taillé, provenant directement du chai historique d’Aberlour aujourd’hui désaffecté. Un morceau d’histoire, littéralement.

L’attention au détail est indéniable. Le savoir-faire, impressionnant. Mais on ne peut s’empêcher de se demander : à quel moment s’arrête l’artisanat et commence le marketing du luxe ?

 

ABERLOUR-50YO

La question qui fâche : combien ça coûte, (vraiment) tout ça ?

Aberlour annonce un prix public de 35 000 euros. Un whisky de 50 ans d’âge chez des distilleries comparables se négocie généralement entre 30 000 et 100 000 euros, parfois bien plus. Prenons le Macallan 50 ans, régulièrement vendu autour de 60 000 à 80 000 euros. Le Glenfiddich 50 ans ? Dans les mêmes eaux, voire au-delà.

Pour fixer un tel prix, les distilleries prennent en compte :

Les coûts réels :

– La perte d’alcool sur 50 ans (la « part des anges » peut atteindre 2 à 3% par an, soit plus de la moitié du volume initial)
– Le coût d’immobilisation du capital pendant un demi-siècle
– Les fûts de qualité exceptionnelle (souvent en sherry, les plus chers)
– L’expertise des maîtres distillateurs sur plusieurs générations

Le packaging de luxe :

– Coffret fait main par un designer primé
– Socle en granit historique
– Bouteille en cristal (il semble que non…)
– Conception et fabrication sur-mesure

Et surtout… la rareté artificielle :

– Seulement 20 bouteilles dans le monde
– Le prestige de la marque
– La valeur de collection
– L’exclusivité ultime

Alors sont-ils devenus fous ?

Alors oui, les coûts de production sont réels. Cinquante ans de vieillissement, ce n’est pas anodin. Mais soyons honnêtes : une fois qu’on dépasse un certain seuil, on n’achète plus vraiment du whisky. On achète un statut, une histoire, une place dans un club ultra-fermé.
Le coffret en chêne fait main ? Magnifique, certes. Mais combien coûte-t-il réellement à fabriquer ? 5 000 euros ? 10 000 ? Même en étant généreux, on est loin des dizaines de milliers d’euros que représentera probablement la différence entre le coût de revient et le prix de vente.
Le socle en granit du chai historique ? Un joli coup marketing. Mais au final, c’est un morceau de pierre. Valeur sentimentale : infinie. Valeur marchande intrinsèque : quelques dizaines d’euros, tout au plus.

Le luxe pour qui, et pourquoi ?

C’est là que la vraie question se pose : quel est l’objectif de proposer des produits aussi inaccessibles ?

Hypothèse n°1 : Le coup de com’
Vingt bouteilles à prix d’or génèrent probablement plus de retombées médiatiques que 10 000 bouteilles à prix raisonnable. Vous êtes en train de lire cet article, non ? Mission accomplie.

Hypothèse n°2 : Le prestige par ricochet
En créant une édition ultra-premium, Aberlour renforce l’image de l’ensemble de sa gamme. Même si vous n’achèterez jamais le 50 ans, vous regarderez peut-être le 18 ans d’un autre œil au magasin.

Hypothèse n°3 : Le placement financier
Pour les acheteurs, ces bouteilles sont rarement débouchées. Elles rejoignent des collections privées ou des coffres-forts, en attendant de prendre de la valeur. Le whisky devient alors un actif spéculatif, au même titre qu’une œuvre d’art ou une montre rare.

Hypothèse n°4 : Parce qu’ils le peuvent
Soyons francs : tant qu’il y aura des acheteurs, il y aura des vendeurs. Le marché du luxe extrême fonctionne selon ses propres règles, où la logique économique traditionnelle n’a plus vraiment sa place.

 

ABERLOUR_50YO_GLASGOW_CRAFTED-BY-HAND

Et si on démocratisait le luxe ?

Voici une idée folle : et si, au lieu de produire 20 bouteilles à 60 000 euros (hypothèse basse), Aberlour avait produit 200 bouteilles à 6 000 euros ? Ou 2 000 bouteilles à 600 euros ?
Le whisky serait resté exceptionnel. L’exclusivité aurait subsisté (2 000 bouteilles, c’est encore très peu). Mais soudain, un amateur passionné, qui économise toute l’année, aurait peut-être pu s’offrir ce rêve. Une cave de restaurant gastronomique aurait pu proposer un service au verre exceptionnel.
Au lieu de cela, ces 20 bouteilles finiront probablement dans des coffres climatisés, intouchables, inviolables, invisibles. Quel gâchis pour un produit censé être savouré.

Le calcul est-il réaliste ?

Revenons aux maths. Si on estime le prix de vente entre 50 000 et 80 000 euros par bouteille (et ce pourrait être bien plus), on arrive à un chiffre d’affaires total de 1 à 1,6 million d’euros pour les 20 bouteilles.
Disons qu’Aberlour avait, au départ, 500 litres de ce whisky (soit environ 700 bouteilles de 70cl). Après 50 ans d’évaporation (conservons 40% du volume initial), il reste environ 200 litres, soit 285 bouteilles. Sur ces 285 bouteilles, seules 20 sont commercialisées.
Les coûts directs (fûts, stockage, main d’œuvre sur 50 ans, coffrets, etc.) représentent probablement entre 5 000 et 15 000 euros par bouteille vendue si on fait un calcul généreux. Ajoutons les frais de distribution, de marketing, de communication.
Au final, la marge reste probablement confortable, même en tenant compte de tous les imprévus. Est-elle de 50% ? 70% ? 90% ? Difficile à dire sans accès aux comptes de la distillerie, mais une chose est sûre : on est très, très loin du simple prix coûtant.

Conclusion : admirable ou discutable ?

L’Aberlour 50 ans est indéniablement un chef-d’œuvre d’artisanat. Le savoir-faire est réel, la patience admirable, l’attention aux détails exceptionnelle. Personne ne peut contester cela.
Mais dans un monde où le whisky devient de plus en plus un produit de spéculation plutôt que de dégustation, où l’exclusivité prime sur le partage, on peut légitimement se demander si cette course au luxe inaccessible n’a pas perdu de vue l’essentiel : e plaisir simple et profond de déguster un grand spiritueux.
Vingt bouteilles. Deux en France. Et probablement zéro qui sera réellement bue dans les dix prochaines années.
C’est beau, c’est rare, c’est cher. Mais est-ce vraiment encore du whisky ?

Et le goût dans tout ça?

La distillerie qualifie son 50 ans de whisky révélant « une profondeur et une complexité remarquables ». On en attend pas moins… Mais en détail voici ses notes de dégustation:

Au nez:
Il s’ouvre sur un bouquet de fruits délicats : abricot mûr, pomme rouge et poire, relevés par la douceur parfumée du melon cantaloup. Ces notes se déploient sur un fond de noisette grillée, de meringue légère et de guimauve enrobée de chocolat au lait, avec des touches de muscade et de cannelle apportant une chaleur subtile et un murmure plus profond de chêne toasté.
En bouche:
Une touche de marmelade d’orange s’entrelace avec un riche fudge à la vanille, suivie de saveurs de tarte à la crème vanille, équilibrées par la vivacité du gingembre confit.
La finale:
La finale est longue, douce, avec une pointe d’épices persistante.

L’Aberlour 50 ans d’âge est disponible (enfin, théoriquement) auprès de revendeurs ultra-spécialisés, autour de 35 000 euros… pour ne pas être bu. 

 

Aberlour 50 ans en images