La brasserie écossaise, autrefois symbole du renouveau craft, a été rachetée par l’américain Tilray Brands pour 33 millions de livres sterling. Une chute vertigineuse pour celle qui se rêvait en révolutionnaire du malt et du houblon.

Il fut un temps où BrewDog faisait figure de Zorro de la bière. Fondée en 2007 dans la petite ville d’Ellon, en Écosse, par deux amis — James Watt et Martin Dickie — la brasserie s’était taillée une réputation de franc-tireur dans un secteur dominé par les géants industriels. Punk IPA, Hazy Jane, Elvis Juice : des noms qui sonnaient comme des défis lancés aux mastodontes de la canette.

Brewdog avait même, à son apogée, une valorisation estimée à deux milliards de livres sterling. Le tout bâti sur un modèle de crowdfunding militant, baptisé “Equity for Punks”, qui avait mobilisé des milliers de petits investisseurs convaincus de participer à une aventure.

Lundi 2 mars 2026, ce chapitre s’est refermé, non sans fracas.

Mise sous administration, puis vendue — en quelques semaines
Après avoir annoncé des suppressions de postes en octobre dernier et publié une perte de 37 millions de livres, BrewDog avait mandaté le cabinet AlixPartners en février pour trouver un repreneur ou une solution de refinancement.
La conclusion est tombée vite, et elle est sans appel : aucune offre reçue n’aurait permis de préserver l’entreprise dans son intégralité.

C’est donc le groupe américain Tilray Brands qui a raflé la mise — ou plutôt, ce qu’il en restait. Pour la somme de 33 millions de livres (environ 44 millions de dollars), Tilray met la main sur la marque mondiale, la propriété intellectuelle, la brasserie historique d’Ellon et onze brewpubs au Royaume-Uni et en Irlande. Un prix qui, pour une entreprise jadis valorisée en milliards, ressemble à une braderie.

Tilray : le chanvre qui voulait faire de la bière

Qui est donc ce nouvel actionnaire américain ? Tilray a démarré en 2013 comme entreprise de cannabis avant de se diversifier dans les boissons, le bien-être et les biens de consommation courante.  Ces dernières années, le groupe a activement racheté des marques de bière artisanale américaines, dont 10 Barrel Brewing et Blue Point Brewing (repris à Anheuser-Busch en 2023), puis Revolver Brewing et Atwater Brewery (cédés par Molson Coors en 2024).

Pour Irwin D. Simon, le PDG de Tilray, BrewDog représente un ticket d’entrée en Europe et au-delà. Il projette que la plateforme de boissons du groupe atteigne environ 500 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel grâce à cette acquisition.
Les discours de conquête sont rodés — reste à voir s’ils se traduiront en pintes vendues.

484 emplois perdus, et les “Equity Punks” floués

Pour les salariés et les investisseurs, le bilan est douloureux. Sur les quelque 1 400 employés, 733 postes ont été préservés — mais 484 personnes se retrouvent sans emploi, et 38 bars ferment leurs portes immédiatement. Les pubs des grandes villes britanniques — Birmingham, Manchester, Londres — survivent sous pavillon Tilray. Les autres tirent le rideau.
Pire encore pour les fidèles : les administrateurs ont confirmé que les investisseurs du programme “Equity for Punks” ne percevront aucun retour sur leur mise. Des milliers de particuliers qui croyaient détenir un bout de la révolution craft se retrouvent les mains vides. Difficile de faire plus punk que ça — involontairement.

La branche allemande de BrewDog, qui comprend une brasserie et un bar à Berlin, n’a pas été incluse dans la vente et sera liquidée.

La chute d’une icône, symptôme d’une époque

BrewDog n’est pas tombée uniquement pour des raisons comptables. En 2024, l’entreprise avait déclenché une vive polémique en annonçant qu’elle ne recruterait plus de nouveaux employés au salaire minimum vital, revenant à la rémunération légale plancher. Un comble pour une marque qui s’était longtemps positionnée sur des valeurs progressistes. Des allégations de culture toxique au travail avaient également conduit au départ du cofondateur James Watt du poste de PDG en mai 2024.

La trajectoire de BrewDog illustre, en accéléré, les tensions propres à tout mouvement “alternatif” qui grandit trop vite : cinq années consécutives de pertes, une expansion internationale difficile à rentabiliser, et une image de marque progressivement érodée.

BrewDog voulait être la bière des rebelles. Elle finit dans le portefeuille d’un géant coté au Nasdaq. L’histoire est cruelle, mais elle a au moins le mérite d’être cohérente avec notre époque.